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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 18:01

 

 

 

 

Charles Piaget, Georges Ubbiali, « « On n’imagine pas tout ce que 68 peut faire pour nous ! » », L’École Émancipée, mai 2008, p. 14-15.

In La Brèche numérique, mis en ligne le 14 avril 2010, consulté le 15 avril 2010. URL : http://www.preavis.net/breche-numer...

  • ÉÉ : Hier soir tu étais aux Rousses dans le Jura, demain tu seras à la fête de LO à Montbéliard pour présenter le film de Christian Rouaud, Lip, l’imagination au pouvoir. Quel bilan tires-tu de cette activité ?

Charles Piaget : Je suis déjà allé dans 62 villes ou villages pour présenter le film. D’autres copains et copines y sont allés aussi. Ce qu’on peut dire, c’est que le conflit Lip a encore une grande résonance. Hier aux Rousses, il y avait plus de 100 personnes. Le public se compose de deux types de gens. D’une part des anciens qui ont été actifs au moment du conflit. C’est toujours un plaisir de découvrir ceux qui ont soutenus notre grève des années après, des syndicalistes, des militants qui ont vendu des montres, sortis des tracts, populariser notre il y aussi des plus jeunes qui sont interpellés sur ce que le conflit dit sur aujourd’hui. Est-ce que ce genre de combat est encore possible maintenant ? Ça suscite beaucoup de réflexions. Bien sûr, on nous pose aussi des questions sur ce que sont devenues les coopératives. On voit aussi qu’il existe des associations qui se battent sur le terrain de la culture, du cinéma populaire. Mais c’est vrai que pour les plus jeunes, il y a une sacrée distance par rapport à l’expérience de Lip. Rien que sur la place du syndicalisme, on est vraiment dans un autre monde. Aujourd’hui, ce qui reste du syndicalisme est cantonné à l’entreprise. Et on a plein de gens qui sont dans des associations, qui couvrent ce que faisait avant le syndicalisme. Donc se pose la question des alliances entre le mouvement social, associatif et le mouvement syndical.
Et puis, les gens parlent aussi de leurs luttes. Moi j’apprends beaucoup sur des mobilisations dont on n’entend pas toujours parler. La question de la démocratie dans la lutte interpelle beaucoup de gens.

  • ÉÉ : On fête le quarantième anniversaire de 68 cette année. Qu’est ce que ça t’inspire ?

CP : Ah moi, j’ai une analyse de 68 aux antipodes de celle de Sarkozy. C’était un formidable mouvement. Ça a bouleversé la manière de se battre. Tu ne peux pas imaginer tout ce que 68 a apporté. Dans les familles, c’était l’autorité du père et des parents. On a maintenant un tout autre rapport avec les enfants. C’était une lutte extraordinaire pour les jeunes. Les moeurs étaient inimaginables. La religion en a pris un sacré coup. 68, c’est la libération de toutes les tutelles, celle du père, de l’école, de la famille... et même du syndicat ! Je me rappelle que le directeur de l’Horlogerie m’avait fait venir car un de mes fils avait participé au mouvement. Pour lui, c’était le monde à l’envers. Des gosses qui faisaient grève, inimaginable ! Bien sûr, on était en province. D’ailleurs, la bourgeoisie et le patronat ont vite compris cette aspiration. Leur réponse, ça a été le projet « Nouvelle société » de Chaban-Delmas. Le patronat voulait modifier les formes de l’autorité pour mieux gou- verner les salariés. Oui, 68, c’était l’émerveillement. Et puis, après, on a eu la nuit, à la fin des années 70. Après ça, ça a été le patronat à l’offensive. Sarkozy traduit ça d’ailleurs. Pour lui, ce serait une horreur que reviennent ces temps bénits.

  • ÉÉ : À Lip, comment a été vécu 68 ?

CP : Eh bien, la grève n’a pas touché l’usine dans les premiers jours. Je me rappelle qu’avec les copains de la section CFDT, on s’était réuni tout le week-end pour préparer le mouvement le lundi. On arrive à l’usine à 7h et quelle ne fut pas notre surprise de voir les camarades de l’UL-CGT avec des manches de pioches empêcher les travailleurs d’entrer. Même les copains de la section CGT n’étaient pas au courant ! Alors, on a dit non, on veut rentrer dans l’usine. On veut faire une réunion de tout le personnel. C’est à eux de décider. Alors, on a été à la cantine. Le Fred Lip, le patron a envoyé les cadres qui étaient dans la salle. Les délégués ont pris la parole et expliqué la situation nationale. On a ensuite lancé un débat. Mais personne n’a pris la parole. Les gens avaient peur de s’exprimer devant les cadres. On a alors proposé d’arrêter l’AG et de se réunir par ateliers, les fraiseurs avec les fraiseurs, les bureaux avec les bureaux, etc. Les délégués passaient d’un groupe à l’autre pour répondre aux questions. Et là, ça discutait pas mal. Au retour, on a expliqué clairement le sens du vote et il y a eu un vote massif pour la lutte. C’était tellement massif que même certains cadres n’ont pas osé voter contre, de peur de se faire remarquer. Et on a organisé un comité de grève, avec des représentants des différents secteurs. On était bien une trentaine. Il y avait aussi des non-syndiqués. Il faut savoir qu’en 68, on avait seulement 30 % de syndiqués à Lip. Mais cette expérience a été utile parce qu’on a retrouvé plusieurs membres du comité de grève dans le conflit de 73. On a proposé aussi que se mettent en place des cahiers de revendications, par ateliers. Et ça a été formidable. Les gens causaient, causaient. Je me rappelle, dehors, il y avait des délégations des autres entreprises déjà en grève. Ils nous voyaient à travers les baies vitrées et ils se demandaient ce qu’on faisait. On a dit aux chefs, vous pouvez rester dans l’usine, mais vous ne quittez pas les bureaux. Sinon, on vous vire. Immédiatement le Fred Lip a voulu rencontrer les délégués. Mais on a refusé en disant qu’il aurait fallu qu’il le fasse avant. Maintenant, on était dans l’action. Et on a occupé l’usine pendant plusieurs jours. Mais une des limites, à mon avis, c’est qu’on est resté enfermés dans l’usine. Et sur la pression des copains de la CGT, on n’a pas ouvert aux délégations d’étudiants. Nous on aurait bien voulu, mais la CGT a emporté la majorité sur ça. On s’en est souvenu en 73. A la fin de la semaine, on a obtenu un accord avec la direction. Un bon accord d’entreprise. Alors, on s’est dirigé vers la reprise.

  • ÉÉ : Mais toi, tu as vécu le conflit largement en dehors de Lip, je crois ?

CP : Moi, j’ai été un des rares à ne pas rester dans l’usine. Il y avait aussi Roland (Vittot, un autre dirigeant de la section CFDT). Tous les matins, on allait à l’UL-CFDT. C’était très bien organisé. On allait donner un coup de mains dans les différentes boîtes qui demandaient un renfort syndical. J’ai vécu des aventures extra-ordinaires. J’ai été à Yema (une entreprise d’horlogerie). J’arrive, le patron et Gaston Bordet (un militant du Sgen) étaient sur un muret en train d’haranguer les ouvriers. C’est là que tu comprends le pouvoir patronal. Rien que par sa présence, il terrifiait les salariés. Finalement, on a réussi à emporter l’adhésion et la grève a commencé. Tu ne peux pas imaginer ce que signifiait la grève pour les patrons. J’ai vu plusieurs fois des patrons s’armer. Le Fred Lip avait un gros pistolet dans son bureau. Il l’a sorti devant les cadres en disant qu’il était prêt à en faire usage... Moi-même, j’ai eu un fusil de chasse pointé sur moi par un petit patron. J’arrive chez Cheval (entreprise d’horlogerie bisontine) et je ne vois personne. Les ouvriers étaient tous au fond du hall, apeurés. La porte s’ouvre et je me retrouve avec un fusil pointé sur le ventre. On a réussi à le calmer et finalement les travailleurs ont rejoints le mouvement. Mais tu ne peux pas imaginer les rapports sociaux qui soudain se dévoilaient. Je me rappelle d’une entreprise de fabrique de ressorts (pour l’horlogerie) à Tarragnoz (quartier de Besançon). Les gars avaient décidé de rejoindre le mou- vement, mais avaient demandé une aide syndicale car il n’y avait pas de section. On discute et ils me montrent leurs fiches de paie. Et là, qu’est ce que je vois, des amendes à foison. Amende pour foret cassé, pour lampe grillée... Je vais voir le patron et lui dit que les amendes étaient supprimées depuis le début du siècle. Jamais personne n’avait contesté ça. Il y avait de quoi écrire des dizaines de cahiers de revendications.

  • ÉÉ : Et le lien avec le mouvement étudiant ?

CP : Ça, c’est une difficulté. Moi, je ne suis quasiment pas allé à l’Université, j’étais à l’UL. Roland y a été quelques fois. Certes, on discutait un peu aux manifs, mais globalement, je suis totalement passé à côté du mouvement étudiant. Pourtant, les étudiants, ils sont venus nous voir à l’usine. Mais on n’a pas pu les recevoir. Je ne dis pas qu’on leur était acquis, mais en plus la CGT ne voulait pas en entendre parler. Les étudiants ont tout déclenché. Ils ont montré que le pouvoir n’était pas une forteresse.

  • ÉÉ : Tu étais également militant au PSU...

CP : Oui, bien sûr, mais tu sais durant tout le conflit on était à 90 % syndical et finalement assez peu politique. Je me rappelle le contentement du Fred Lip après les législatives et la chambre bleue horizon qui en était sortie. Il nous a attaqué durant un comité d’entreprise là-dessus. Et nous, on a rétorqué que ça n’avait pas beaucoup d’importance car on avait découvert une force ouvrière. Il n’a d’ailleurs pas insisté. Je rappelle d’ailleurs que l’on avait fêté le 1er mai 67 en salle, tant nous étions peu nombreux. Et voilà que d’un coup, tout explose. C’est comme aujourd’hui, on ne sait pas. On est peut-être sur une marmite...

ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES : Charles Piaget est né en 1928. Jeune ouvrier horloger, il est embauché au sortir de la seconde guerre mondiale chez Lip, la plus importante des entreprises de l’horlogerie bisontine. Il adhère à la CFTC, dont son beau-frère est un responsable. Avec quelques autres, il participe à l’ouvriérisation de la centrale chrétienne qui se transforme en 1964 en CFDT. Parallèlement, il est militant du PSU dès sa création. Le conflit Lip en 1973 est la première réponse ouvrière au développement du chômage. Face à un plan de licenciements, les ouvriers occupent l’usine, se saisissent des stocks, remettent en marche l’outil de production, organisent des paies sauvages. Le conflit durera jusqu’au début de 1974 par une reprise, sans licenciement. Cependant, en 1976 ; l’usine dépose de nouveau son bilan. Face à l’impasse et aux blocages, la décision est prise de lancer des coopératives. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 n’empêchera pas les différentes structures coopératives de perécliter les unes après les autres, sans soutien des pouvoirs publics. Epuisé, moralement éprouvé, familialement atteint, Charles Piaget part en préretraite. Durant dix ans, il disparaît de la scène sociale. C’est par le biais de la création d’AC ! et de la lutte contre le chômage en 1994 que Charles recommence à militer. Depuis cette date, il est un des animateurs locaux d’AC !

Interview réalisée le 16 mars 2008 par Georges Ubbiali.

 

 

source : Paris Indymedia

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Published by sous comite invisible bisontin - dans PROJO-CONFERENCE-DÉBAT
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